Pourquoi je suis peu sur Facebook, Twitter, et autre services centralisés

Intro

De nature timide et réservée, je n’arrive pas toujours à expliquer à mes proches les raisons qui me font penser que les nouveaux lieux de conversation centralisés que sont Facebook, Twitter et Google sont néfastes pour notre futur, et pourquoi internet mérite mieux.

Je prends donc ici le temps de poser les arguments à tête reposée. J’essaierai d’être le plus pédagogue possible, mais je ne promets rien 😉
Vous comprendrez donc que ces lignes s’adressent plutôt aux non-initiés, et que le geek n’y trouvera rien de nouveau.

Des données à donner
Des silos prêts à être exploités
Rien à cacher?
Ils veulent vous enfermer!
Et quand Facebook fermera?
Un web partagé et ouvert
Pour aller plus loin

Des données à donner

C’est sans doute le point le plus évident. Tout ce que nous produisons en ligne sur les grandes plates-formes en ligne tombe directement dans l’escarcelle de ces dernières. Elles en deviennent les propriétaires, par la grâce des conditions générales d’utilisation auxquelles tout utilisateur adhère d’un simple clic.
Même si ces contrats d’adhésion ne sont certainement pas exempts de clauses potentiellement abusives, il n’en demeure pas moins qu’ils sont de facto appliqués et très peu remis en cause.

Ces données, produites par les utilisateurs eux-mêmes, sont en réalité le cœur de métier des plates-formes: elles sont revendues, soit directement à des sociétés intéressées, soit indirectement via le placement de publicités ciblées. Et ce ne sont pas de cacahuètes. Facebook, qui ne produit rien et a des coûts de fonctionnement immenses, est ainsi valorisé à 200 milliards (!!!) de dollars.

Comme dit le nouveau dicton: « Si tu ne paies rien, alors, c’est toi le produit! ».

Ces données sont aujourd’hui extrêmement nombreuses et variées. Ça va de vos contacts, aux conversation que vous avez, ce que vous aimez, votre localisation et donc vos déplacements, mais également, via l’inclusion de bouts de code (liens de partage sur un réseau social, outils gratuits d’analyse de site web, etc…) sur une énorme frange du reste du web, vos lectures, le temps que vous passez avec la souris au dessus de tel ou tel élément d’une page…

Une quantité de données tellement impressionnante, et portant sur tellement de gens, qu’elles peuvent permettre de prédire les comportements de ces personnes avec une précision inquiétante: nous sommes des êtres d’habitudes et avons tendance à nous comporter comme nos semblables.

On a ainsi vu d’étonnantes études, menées par Facebook, sur la probabilité qu’un couple se sépare. Mais cela peut s’appliquer à la probabilité d’aimer un produit, pour pouvoir vous le proposer avant même que vous n’ayez eu l’idée d’en consulter la fiche, voire de détecter via ses données les périodes durant lesquelles vous êtes le plus apte à changer vos habitudes d’achat.

De manière plus anecdotique, on peut également compter parmi les éléments offerts aux géants d’internet toutes les contributions volontaires, mais gratuites faites par les utilisateurs. Que ce soit des tags de photos sur Facebook, des corrections apportées à Google Maps, des vidéos maison postées sur Youtube, ou encore un simple tweet, tout le contenu que vous postez sur des plates-formes en ligne ne vous appertisant pas leur permet d’enrichir leur offre, d’améliorer leur service, sans bourse délier (à l’exception peut-être de Youtube qui offre une sorte de rémunération).

Des silos prêts à être exploités

Les réseaux sociaux centralisés sont attirants car ils ont de nombreux utilisateurs, parmi lesquels vous avez beaucoup de chance de trouver vos amis, vos anciens amis, vos collègues, vos connaissances, voire même vos grands-parents. Un seul point pour les voir tous!
C’est également ce que doivent se dire les agences de renseignement, qui ont là un réservoir d’informations au sujet d’une immense majorité de citoyen sans devoir eux-mêmes constituer cette base. On a eu la preuve formelle que les services de renseignement Américains se servaient allègrement sur ces plates-formes. Le programme PRISM, un des multiples programmes révélés par Edward Snowden consiste justement en cela: la NSA avait un accès direct à des silos de données chez divers acteurs de l’Internet (Yahoo!, Google, Microsoft, Facebook …). Cet accès se fait sans contrôle judiciaire, et peut concerner des personnes qui n’ont rien à se reprocher. Couplez le nombre incroyable de photos qu’on peut trouver sur Facebook avec les technologies de reconnaissance faciale développée par cette société, et vous voilà trouvable partout sur le globe. Tout ça avec des données livrées par les surveillés eux-mêmes, qui vont jusqu’à se tagguer pour que cela soit plus facile pour nos amis de la NSA.
À noter que ce genre de pratique n’est pas limité aux « grands méchants américains » qui se livrent à ces pratiques. Non seulement les données sont livrées aux partenaires de la NSA (les services de renseignement d’autres pays dits civilisés), mais on sait la Grande-Bretagne a participé à ces enregistrements et la France aurait également des outils de ce type en place (et est en tout cas en train de les légaliser)

Rien à cacher?

Face aux dangers du profilage et de l’espionnage, on entend souvent les gens répliquer « Mais, je n’ai rien à cacher, je n’ai donc aucun problème que les services de renseignement ou les grands groupes aient accès à mes données ». Cet argument est invalide pour plusieurs raisons: Premièrement, même si on se sent blanc comme neige, il est y toujours des circonstances dans lesquelles on aimerait à l’abri des regards. Que ce soit dans nos toilettes, dans notre lit ou simplement lorsqu’on prépare une surprise pour quelqu’un. Ce besoin d’intimité est également valable pour notre vie numérique. Être et se savoir observé est suffisant à modifier nos comportements, ce qu’on se permet de faire et de dire à nos contacts.

Ensuite, même si on peut affirmer qu’aujourd’hui on a rien à cacher, on ne peut jamais affirmer que demain on aura rien à cacher. Quid si on devient militant? Ou si le pouvoir devait être pris par un gouvernement totalitaire (pensons par exemple à la montée du FN en France). Quel usage pourrait alors être fait des données si docilement partagées?

Troisièmement, l’argument de « rien à cacher » ne peut être valable à l’échelle à laquelle cette surveillance opère. En effet, cette surveillance se fait en continu, pendant des années. Il est impossible de ne rien avoir à cacher à cette échelle. Enfin, on n’est pas encore au courant de ce qu’on pourrait avoir à cacher. En effet, avec l’émergence du big data, des comportements anodins peuvent être analysés comme des précurseurs de comportements à risque. Des termes utilisés dans des recherches Google, des états d’esprit exprimés sur Facebook, des connexions avec certaines personnes peuvent être analysées comme des signes d’un potentiel délinquant.

Et quand bien même vous n’auriez rien à cacher, pensez qu’en utilisant des services centralisés, vous impliquez également vos proches. Par exemple, lorsqu’un échange mail contient un seul destinataire sur un adresse gmail, Google obtient l’ensemble de l’échange, même si tous les autres destinataires utilisent d’autres services. Ou lorsque qu’un photo est partagée via Facebook, c’est l’ensemble des personnes avec qui vous la partagez qui sera soumis au contrôle de Facebook.

Enfin, comme le disait Snowden: « Prétendre que votre droit à une sphère privée n’est pas important parce que vous n’avez rien à cacher n’est rien d’autre que de dire que la liberté d’expression n’est pas essentielle parce que vous n’avez rien à dire. »

 

Et quand Facebook fermera?

Lorsqu’on s’inscrit sur un service en ligne, on aimerait avoir pouvoir s’inscrire dans une certaine durée. Seulement, dans la réalité, aucun service en ligne n’est éternel. Il peut lui arriver d’être fermé par la société que le proposait, parce que non-rentable. Ou parce que la société fait faillite. Ou parce qu’elle a été rachetée par une société qui propose un service concurrent. Le service peut aussi voir ses conditions d’utilisation changer de manière inacceptable. On encore être bloqué dans votre pays. Dans ces cas, et en l’absence de mécanisme permettant de récupérer ses données, celles-ci sont tout simplement perdues. Le temps passé à organiser ses données, les trier, échanger avec amis: tout cela s’envole. Sur décision unilatérale d’une société. Même si « c’est la vie », il faut reconnaître que ce n’est pas agréable de vivre avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête.

Ils veulent vous enfermer!

Le problème de la pérennité des données (v. supra) est renforcé par le fait que les plates-formes, à mesure qu’elles grandissent, on tendance à se refermer sur elles-mêmes et à tenter le plus possible d’enfermer les utilisateurs dans leur système, au lieu de s’intégrer dans l’écosystème du web. Ainsi, des fonctionnalités de partage du contenu automatisé, comme les flux RSS ou les API ouvertes et librement accessibles, tendent à disparaître. Même des mécanismes aussi basiques que les liens (qui sont l’essence même de l’hypertexte, et donc du web) sont détournés par les plates-formes pour nous garder plus longtemps dans leur griffe. Facebook vous demande si vous êtes vraiment certain de vouloir sortir de Facebook pour aller voir le lien en question.

Comme si aller autre part, dans le grand et effrayant web, était dangereux et non souhaitable. Et presque toutes les plates-formes transforment maintenant les liens que vous postez en des liens raccourcis, qui au lieu de pointer directement vers la direction souhaitée, vous amène (ainsi que les gens avec qui vous allez partager ce lien) sur les serveur du site en question, avant de vous rediriger vers la page demandée. Cette technique permet d’encore mieux savoir qui clique sur quoi, et donc de mieux surveiller.

Un web partagé et ouvert

Si le portrait que je dresse ici n’est pas rose, sachez qu’il existe des alternatives. Il existe un grand nombre d’applications décentralisées qui peuvent être utilisées soit en hébergeant soit-même ces services, soit en les faisant héberger par des personnes de confiance. L’e-mail en est sans doute le meilleure exemple: depuis le début du net, on s’échange des mails sans pour autant tous utiliser la même plates-formes. Il y a des millions de fournisseurs de service mails différents, que ce soit votre employeur, ou une société qui héberge vos mails gratuitement (mais avec un intérêt pour elle). Il est même relativement facile d’héberger ses mails à la maison. Le serveur de votre employeur peut envoyer des mails à une adresse @gmail.com sans demander d’autorisation spéciale, et il sait comment lui parler. Tout cela parce que les serveurs mails parlent ensemble un protocole standard, qui est ouvert, connu de tous et que des centaines de programmes mettent en œuvre sans devoir demander d’autorisation à quiconque. Et de tels protocoles existent également pour la conversation en ligne, la téléphonie par internet, les réseaux sociaux, etc…

 

Pour aller plus loin

Pour ceux qui voudraient aller plus loin, je conseille les lectures suivantes:

« Quand on touche à la vie privée, c’est la démocratie qui est menacée », une conférence d’Eben Moglen, un juriste américain, qui a accompagné le mouvement de logiciel libre depuis ses débuts et a construit une belles vision d’ensemble des questions de libertés publiques liées au numérique: http://framablog.org/2015/07/22/quand-on-touche-a-la-vie-privee-cest-la-democratie-qui-est-menacee-33/

« Six ans après, Internet se recroqueville », le texte d’un blogueur iranien emprisonné pendant 6 ans, et qui compare l’internet d’avant sa détention à celui qu’il a trouvé à sa sortie: http://ecrans.liberation.fr/ecrans/2015/07/20/six-ans-apres-internet-se-recroqueville_1351044

 

Et je n’ai pas parlé de:

La guerre au pseudonymat, pourtant si utile, que ce soit sous des régimes peu démocratiques, ou simplement pour permettre une vraie liberté de parole:

http://www.nikopik.com/2012/07/facebook-vous-demande-de-denoncer-vos-amis-a-pseudonyme.html

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